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Il m'apprit à compter jusqu'à sept

 

[[ Le passé me glisse entre les doigts. Il restera pour moi un homme d'exception. ]]

Certains rêvent d’être aviateur ou star de la chanson. Chirurgien réputé ou encore astronaute. Elle, tout ce qu’elle souhaitait, c’était un avenir où elle pourrait à chaque instant se retourner sur son passé sans le moindre regret. Un passé rempli de souvenirs. Un passé comme on aimerait pouvoir se le construire. Celui où jamais cette terrible phrase « Ah ! Si seulement j’avais osé… si seulement j’avais fait… » ne déboulerait à chaque histoire remémorée.


Un homme.
Le Tyran, le vrai. Celui qui fait peur, qui fait trembler à la simple prononciation de son nom. Qui vous pétrifie à la simple idée que son regard est posé sur vos épaules. La description qu’en dépeignaient les élèves lui donnait toute l’allure d’un dictateur, d’un enseignant blasé et aigri par ses trente années de carrière. Il n’avait que vingt-et-un ans pourtant. Son physique ne suivait nullement avec sa réputation. Sa carrure n’était en aucun cas impressionnante, il possédait un corps tout simplement basique. Il avait un visage juvénile, qui faisait penser à celui des angelots des tableaux de la Renaissance. Lorsqu’il souriait, il laissait entrevoir une malice enfantine, son côté espiègle qui se mettait à découvert. Un professeur piégé dans le corps d’un adolescent.
Il n’était pas le genre d’homme à faire des compliments. Ces mots lui brûlaient la gorge, comme quelque chose d’inavouable. Sa faiblesse associait chacune de ses paroles à un bloc de glace aiguisé. Parfois, celui-ci atteignait en plein cœur son interlocuteur. A chaque coup qu’il portait involontairement, sa réputation de tyran se renforçait. Nombre de ses collègues étaient jaloux de ce petit néophyte déjà respecté « Quand je pense qu’après vingt années d’enseignement je suis encore obligé de mettre des punitions générales ! »

Ce n’était pourtant pas quelqu’un de méchant, il n’était pas de ceux criant à tort et à travers par peur de perdre leur autorité. Il n’avait rien à perdre puisqu’il n’avait jamais désiré remporter quoi que ce soit. Et il ne criait presque pas. A vrai dire, aussi loin que les souvenirs lui revenaient, il n’avait jamais réellement élevé la voix. Un simple murmure soufflé entre ses lèvres suffisait à décourager les plus téméraires. Il était plutôt d’un tempérament calme, silencieux. Sa démarche même s’accomplissait dans la discrétion la plus totale ; jamais un pied allant plus vite que l’autre. La rigueur des mathématiques cadençait chacun de ses actes. Sa vie était réglée à la moindre seconde et défilait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

Deux yeux
Ceux d’une jeune fille. Deux yeux qui avaient fait partie des premiers à voir cet homme à l’aura impressionnante en tant que professeur. Petite sixième, timide et craintive. Qu’aurait-elle pu faire, si ce n’est trembler à chacune de ses interventions ? Elle avait le sentiment qu’il prenait un malin plaisir à la piéger en lui posant des questions alambiquées. Pourquoi était-ce toujours à elle qu’il posait les pires problèmes ? Peut-être qu’il ne l’aimait pas, tout simplement. Alors elle faisait de son mieux pour le satisfaire, travaillait d’arrache-pied pour anticiper les pièges, connaissait ses leçons sur le bout des doigts. Elle allait au-delà de ses propres limites, sans même s’en rendre compte, dans le simple espoir d’obtenir un peu de répit. Mais jamais, jamais elle ne gagnait. Il trouvait toujours quelque chose à reprocher à l’irréprochable, brisait d’une parole une perfection absolue, gâchait d’un coup de stylo rouge lancinant un devoir sans erreur. « Moins deux points pour la marge non tracée – Moins un pour un égal mal écrit – Tu ne connais pas ta table de treize ? Ah ah ! Tu as chuté ! Ce n’est pas parfait ! »

Comme si une marge pouvait changer la vie de quelqu’un. Comme si une table de treize l’empêcherait de manger à sa faim quand à son tour elle serait pourvue des responsabilités de grandes personnes. Elle aurait pu se révolter face à cette persécution, mais il l’impressionnait bien trop ; de la part d’une jeune fille timide, seule la crainte pouvait mener la relation qu’ils avaient. Cependant, jamais durant sa scolarité elle n’eut envie de le détester. Elle lui vouait au contraire une admiration assez particulière qui la poussait à défendre le Tyran critiqué par certains insatisfaits.
Sans prévenir, il les quitta pour servir l’Etat à sa manière, réservant son savoir et sa « tyrannie » aux enfants des îles où le soleil ne se fait que plus doux en plein février. Un remplaçant leur fut confié. Celui-ci était aux antipodes de son prédécesseur. Doux, drôle, à l’écoute… l’atmosphère qui régnait dans ses cours était des plus détendue ; de quoi être aimé de tous. Sauf par Elle. Il connut son amertume durant les premiers mois. Comme s’il était responsable du départ du Tyran. Les victimes ont finalement toujours de l’affection pour leur bourreau.

Trois ans.
Passèrent les jours puis les années. Elle abandonna à la page de leur séparation le livre de leur histoire. La poussière du temps prit plaisir à le recouvrir. En son esprit ne subsistait que le vague souvenir d’un professeur tétanisant et pourtant admirable. Après lui, elle en vit passer. Des très compétents aux plus incapables. Certains semblaient vouloir créer l’atmosphère intimidante qu’ils ne savaient dégager naturellement et pour cela usaient d’horrifiantes méthodes ; mais elle avait survécu au Tyran et à ses machinations, elle était capable de faire face à quiconque.
Il refit surface au bout de trois ans. Il n’avait pas changé d’un pouce. Toujours la même gueule d’ange au sourire espiègle qu’à présent elle jugeait mêlé de perversion. Ainsi, elle ne gagnerait donc jamais. Il avait fallu que la vie le remette sur son chemin. Lui rappelle ses angoisses juvéniles. Etait-ce une seconde chance de pouvoir l’aborder ? L’occasion pour elle de découvrir qui était vraiment le Tyran ? Sans plus attendre, elle endossa le rôle d’avocate, ne jurait plus que par son nom. Elle se faisait même une joie de mener la propagande du jeune homme, idéalisant parfois ses souvenirs encore trop empoussiérés.
Lorsqu’elle le croisait, elle arborait son plus beau sourire, mais il ne semblait jamais la reconnaître. A chaque tentative vaine, le cœur de notre jeune fille souffrait douloureusement. Elle n’aurait jamais pu imaginer qu’il puisse l’oublier si facilement. Lui, qui chaque jour prononçait son prénom afin qu’elle vienne au tableau défier l’art des mathématiques. Elle se sentie profondément trahie par celui pour qui elle éprouvait le plus d’admiration. Encore une fois, elle aurait eu toutes les raisons du monde de le haïr de toute son âme – ce qu’auraient fait la plupart d’entre nous – au lieu de ça, elle redoubla de volonté pour raviver sa mémoire. Mais comment donc faire part de sa présence lorsque l’on n’ose sortir de l’ombre ? Son esprit se tortura de nombreuses journées sans parvenir à trouver une solution.

Quatre mots.
« On se connaît, non ? » Quatre mots simples de la langue française. Mais quatre mots qui, assemblés, pouvaient faire chavirer une vie. Quatre mots qu’il prononça lorsqu’elle s’y attendit le moins. Quatre mots qui s’enfuirent aussi vite qu’ils étaient arrivés, emportant dans un tourbillon la poussière qui s’était accumulée sur l’ouvrage inachevé. Mais quatre mots qui ne suffirent pas à faire basculer leurs vies qui dès lors se croisaient par de petits sourires polis échangés dans un couloir, se frôlaient à chaque tentative de conversation avortée.

Dès qu’il apparaissait, la jeune fille ne parvenait à le quitter du regard, laissant filer le temps, perdue dans la contemplation d’un passé qu’elle ne parviendrait jamais à rattraper. Vingt-sept millions quatre cent soixante-quinze mille deux cents secondes plus tard, elle l’intercepta, au hasard d’un virage.

Cinq jours.
En sa compagnie. Et celle de cinquante et une autres personnes. Même si finalement elle s’en doutait un peu, jamais elle n’aurait cru qu’il puisse se comporter aussi « normalement ». Il restait pour elle le Tyran, celui qui, d’un œil inquisiteur, jugeait ses moindres faits et gestes. Rien de telle qu’une excursion à l’étranger afin de découvrir la réelle personnalité des gens qui nous entourent. Dans ce carnaval masqué vénitien, ils ne pouvaient que laisser tomber les leurs. Il était comme métamorphosé, jamais elle ne l’avait vu si souriant, si drôle. Ses souvenirs incertains s’étaient envenimés, elle s’en rendait maintenant compte. Ce furent cinq jours magiques, où elle guettait la moindre occasion de le voir sourire, buvait ses paroles les plus infimes afin d’en apprendre un peu sur lui, que finalement elle ne connaissait nullement. Ce qu’elle pensait savoir de lui – ou plutôt ce qu’elle s’était persuadée savoir de lui – s’était envolé à la seconde où il avait pris place dans ce bus. Elle s’était bâtie l’histoire d’un homme au cœur de glace, afin d’effacer la déception qu’il eût certainement fini par l’oublier.

Il n’est là rien de grave que d’être oublié par un professeur, dieu sait combien ils voient passer de visages au cours de leur carrière. Mais Elle, envahie d’un sentiment proche de l’égoïsme, refusait l’idée que l’on puisse finir par la méconnaître aussi facilement. Comme si elle avait eu quelque chose de particulier en elle qui marquait indéniablement les personnes qu’elle rencontrait.

Il n’était qu’un jeune homme qui parfois employait un ton maladroitement froid. Consciente de ça, elle ne manqua pas une seule opportunité de s’adresser à lui en toute légèreté durant le séjour. Ils finirent par plaisanter ensemble mais, par moment, les yeux du jeune homme lui glaçaient le sang l’espace de quelques secondes. Elle se sentait à nouveau jugée, ridicule et ne savait plus comment réagir.

Ce fut sur le coup de l’intimidation que, cruellement idiote, elle lui avoua la terreur qu’il lui avait inspirée. D’un souffle, elle sentit s’effondrer autour d’elle l’illusoire mensonge qu’ils pouvaient entretenir une discussion amicale. Dans sa détresse, elle crut apercevoir une pointe de tristesse dans l’œillade qu’il lui lança avant de s’enfoncer dans son siège. Elle n’était qu’une bien belle idiote, encore une fois elle avait sauté du train qui la menait droit où elle le souhaitait. Pourquoi fallait-il que tout soit aussi compliqué ? Lorsqu’enfin tout se déroulait mieux qu’elle n’aurait pu l’imaginer, il fallait que sa peur vienne gâcher la danse. Comme si, au fond d’elle, elle préférait prendre la fuite ; c’est tellement plus simple de larmoyer sur son sort plutôt que de se jeter à l’eau.

L’entente de son prénom la fit sortir de sa torpeur. « Je t’ai appris des choses au moins ? » Bien plus qu’il ne pouvait se l’imaginer. Des phrases trop embrouillées pour réponse. A ne plus savoir si elle l’admirait ou le craignait. Il menait la conversation, un petit sourire amusé relevant le coin de ses lèvres ; il prenait plaisir à lui montrer ce qu’il savait réellement d’elle.

Sixième six.
Parce qu’en plus de se souvenir d’elle, il se souvenait de sa classe. Sans doute les plus beaux mots d’amour qu’il aurait pu lui souffler à l’oreille. La voix ne suivit pas la pensée de l’adolescente. C’était à son tour de connaître la lente brûlure que commettaient les paroles dans sa gorge, tentant de se frayer un passage entre sa peur et sa raison. Quoi de plus fou en effet que d’avouer à quelqu’un dont on ne connaît le plat préféré ou encore son passe-temps favori qu’on l’admire plus que tout ?

Il était pourtant son exception. Elle aurait tout donné pour avoir le courage de lui ouvrir son cœur, avec l’égoïste espoir de voir ses yeux s’illuminer. Elle voulait marquer son esprit à tout jamais, qu’il se souvienne d’elle pour les belles paroles qu’elle lui avait dites. Marquer sa vie tout comme il avait marqué la sienne par une simple conversation. Accompagnée de son éternel sourire angélique. Accompagnée de ses yeux rieurs.

Sept ans.
Autant de temps qu’il lui avait fallu avant de connaître la vérité sur le Tyran. Autant de jours où elle avait regretté de ne pas avoir su quoi dire aux moments opportuns. Il est de nombreux ouvrages où le chiffre sept est considéré comme le chiffre sacré, entre les sept Merveilles du monde, les sept notes de musique, les sept continents, les sept dons du Saint-Esprit, les sept couleur de l’arc-en-ciel et les sept jours de la Création. L’humanité entière tourne autour de ce mystérieux chiffre. Il répertorie dans des listes ce que les hommes ne doivent oublier.

Promis, elle finirait par trouver le courage du lui dire ce qu’elle pensait vraiment. Qu’elle doive attendre deux semaines ou un an. Et qu’importe les conséquences, la vie est bien trop courte pour que nous vivions dans l’opulence de nos regrets ; ici, il n’y avait aucun doute, il lui avait appris à compter jusqu’à sept.

Mars 2007.

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