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Dis-moi quelque chose

Merci de ne pas voler ce texte, je le partage avec vous voilà tout ^^

Le jour vient de se lever et le soleil se glisse dans les interstices des stores pour éclairer la chambre. Tu dors encore. Tu dormais déjà quand je suis rentré hier soir. J’aime t’observer dans ton sommeil, tu es d’une beauté surprenante. Ta poitrine se soulève au rythme de ta respiration tranquille. Où es-tu à ce moment précis ? A quoi rêves-tu ? Qui est avec toi ? Le monde des songes semble t’apporter une telle sérénité… Je ne peux m’empêcher de caresser ta joue du bout des doigts ; avant que je n’aie pu y déposer un baiser, tu te retournes, te laissant engloutir dans les remous de la couette. Il est temps pour moi de me lever. Tu ne te réveilleras pas avant mon départ, ou bien tu feras semblant d’être encore prise en otage dans les bras de Morphée. Cela fait plusieurs mois que ce scénario se répète à la minute près. Dis-moi quelque chose Clarisse. Peut-on laisser notre mariage glisser loin de la réalité, s’égarer dans une sphère où je ne peux te contempler que lorsque tu dors ? Où nos seules conversations se résument à des post-it où le « Je t’aime » de la fin est occulté depuis longtemps ?

 

Je ne voulais pas que tu apprennes que j’avais de nouveau une aventure avec Adeline. Je ne voulais pas te faire de la peine. Ce papier froissé que tu as trouvé au fond d’une de mes poches ne signifie rien pour moi. Dis-moi quelque chose Clarisse. Tes yeux gris se sont éteints et se joignent à ton silence. Sache que je ne désire personne d’autre que toi ; cette relation que j’ai avec cette femme me rapproche de toi. Quand je suis avec elle, c’est toi que je vois, c’est ton corps que je tiens entre mes mains, c’est ta bouche que j’embrasse. Tu ne sembles pourtant pas partager cette opinion, et la dureté du canapé me le rappelle chaque nuit.

 

Dix ans de mariage aujourd’hui. Comme le temps a pu passer, comme notre couple a changé. Où est passé la Clarisse que j’ai épousé ? Celle qui aimait rire dès qu’elle en avait l’occasion, celle qui me réveillait en pleine nuit pour me faire l’amour ? Qu’est devenue la femme de ma vie, qui avait juré de m’aimer et me chérir jusqu’à ce que la mort nous sépare ? L’amour nous sépare. J’aimerai comprendre ce qui a pu te changer à ce point. Dis-moi quelque chose Clarisse. J’aimerai tant que tes yeux gris retrouvent cet éclat qui te rendait si belle.

Quand je rentre ce soir, je te retrouve effondrée dans le canapé, devant les inepties hebdomadaires de la télé, un verre de vin à la main. Tu me lances un « ‘nniversaire de merde… » avant de t’écrouler dans mes bras. Je te porte jusqu’à notre lit et te couche. Que tu es belle ma Clarisse, même lorsque tu es corrompue par l’alcool. Ce soir, je ne dormirai pas sur le canapé. Je me glisse contre toi et emprisonne un de tes seins de ma main. Tu te débats, mais déjà les forces t’abandonnent. Tu n’as plus le courage de lutter. Je t’ai fait l’amour comme jamais auparavant, tu m’appartenais, tu étais ma chair. Tu m’as laissé faire, les yeux fermés, comme pour attendre que ça finisse. Comme si c’était déjà passé.

 

Exceptionnellement je rentre manger à la maison pour le midi. Je me retrouve face à une maison vide. Je fais le tour des pièces en t’appelant, mais je n’ai pour réponse que le silence qui assourdit mes oreilles. Dans la cuisine reste encore la table du petit déjeuner. Tu détestes laisser traîner la vaisselle sale. Tu as toujours répété que ce n’était pas sain de laisser une chance aux bactéries de proliférer. L’évier est plein de la vaisselle d’hier. Où es-tu passée Clarisse ? Qu’est-ce qui a pu paraître plus important à tes yeux que l’anéantissement de la saleté ? Je ne pense pas que tu rentreras manger. Je m’empare donc d’une assiette dans l’évier où subsiste encore du gratin dauphinois sur ses bords. Dans le frigo, je trouve des pâtes et les verse directement dans mon assiette. Je m’assois et pose mon repas entre un pot de confiture et la pile de courrier. C’est à peine si je remarque la languette bleue qui en dépasse.

Il est dix-neuf heures et tu n’es toujours pas rentrée. Où es-tu Clarisse ? Cette maison perd son âme lorsque tu la quittes trop longtemps. Je sais à présent que tu ne passeras pas la nuit ici. Le temps des post-it est révolu depuis longtemps. Tu ne me préviens plus de tes absences. Je les constate, tout simplement. Je ne souhaite pas passer la nuit seul. Pas que cela m’angoisse, c’est plutôt une habitude. J’ouvre mon téléphone et sélectionne le numéro d’Adeline. Une demi-heure plus tard, nous sommes dans la chambre. Elle porte ta chemise de nuit transparente, celle que tu portais lors de notre nuit de noces. Celle que tu ne portes plus depuis si longtemps. Elle te va pourtant mieux qu’à elle Clarisse. Adeline n’est qu’une pâle imitation ; sur elle, le vêtement s’emplit de vulgarité. Sur toi, c’était de la poésie, de la douceur. D’une voix suave, elle me dit que la lumière tamisée l’empêche de me voir entièrement et qu’il faudrait que je me rapproche d’elle. Je déteste sa façon de parler, cet air aguicheur qu’elle prend pour s’adresser à moi. Je ne parviens pourtant pas à lui résister et je me jette sur elle, sauvagement, et lui arrache la chemise de nuit. Je palpe son corps à une vitesse folle, comme un enfant face à des friandises qui voudrait goûter à toutes en même temps ; comme si j’étais pressé qu’elle m’appartienne avant qu’elle ne s’échappe. Cette nuit-là nous avons fait l’amour plusieurs fois, bestialement. Je n’ai éprouvé de réel plaisir que lorsque tout fut fini, que nos corps nus enlacés retrouvaient le repos et que je m’imaginais être avec toi. Le sais-tu Clarisse ? toutes ces femmes que je possède ne comptent vraiment que si je les appelle par ton nom. Elles ne refusent jamais cette substitution, la plupart du temps ces femmes n’existent plus aux yeux de personne.

Le lendemain, tu trouves sous le lit ta nuisette déchirée. Tu te contentes de la mettre à la poubelle et de fermer tes yeux gris sur la question. Et quand on te demandera comment va notre couple, tu répondras comme à ton habitude que tu ne pouvais espérer meilleur mari. Tu n’as pas tort. Il y a des maris qui battent leur femme. Moi, je me contente de t’aimer, même lorsque tu n’en as pas envie.

 

J’ai croisé ta mère ce matin dans la rue. Elle m’a interpelé en me demandant si je n’avais pas honte de mon attitude. Mon teint a viré au rouge vif avant de voir sur son visage un sourire élargi jusqu’aux oreilles. Durant une seconde, j’avais cru qu’elle me parlait de mes infidélités. Elle m’a demandé si nous avions déjà décidé le prénom qu’il porterait. J’ai affiché un sourire béat jusqu’à ce qu’elle reprenne sa route et n’ai pas saisi le sens exact de ses propos jusqu’à ce que me revienne en tête la languette bleue posée sur la table de la cuisine. Tu aurais pu me le dire Clarisse. Je suis tout de même le père de cet enfant. C’est un événement heureux et nous devons le partager. Tu sembles vouloir garder pour toi ce petit être. N’oublies pas Clarisse, il est de nous deux. Il sera la rustine de notre couple. Ce qu’il manquait aux braises pour que le feu reparte.

 

Depuis que Tom est né, je passe le plus de temps possible à la maison. C’était du moins ce que je faisais les premières semaines. J’étais émerveillé par ce petit être qui portait une partie de moi en lui. Mais comment supporter d’être dévisagé par ces yeux gris qu’il t’a pris. J’ai chaque fois l’impression qu’il veut me rappeler ma culpabilité de t’avoir trompé.

Pour éviter ce regard inquisiteur, je m’enferme dans mon travail. Tu me dis que Tom n’était qu’une lubie de plus, que je me suis lassé mais que la vraie vie ça ne marche pas comme ça. Il faut assumer. Quand je rentre tard le soir, tu cries. Tous les soirs depuis trois mois tu uses de tes cordes vocales. Et Tom t’accompagne dans tes vocalises. Tu me dis que tu ne peux pas t’occuper de la maison et de Tom toute seule. L’avantage est que tu m’adresses la parole. Le fait de t’entendre parler autant me pousse peut-être à ne rien faire pour arranger la situation. Juste pour que tu aies constamment quelque chose à me dire, Clarisse.

 

On dit parfois que l’ignorance est pire que la haine. Que quand il y a encore des mots, il y a encore de l’amour, de l’attention pour l’autre. Cela fait si longtemps que tu ne me parles plus directement. Les cris ont laissé place au silence. Tu t’adresses à moi seulement par le biais de Tom. Tu ne veux pas le mêler à ton jeu du silence. Tu sembles fatiguée, des cernes se creusent sous tes yeux gris. Dis-moi quelque chose Clarisse. Pourquoi fait-il si froid dans ta vie ? Que manque-t-il pour que ton cœur se réchauffe ? Tu ne me réponds pas et te contente de prendre Tom qui pleure depuis que je suis rentré. Tu le serres contre toi et lui fait une grimace ; il sèche ses larmes. Cette grimace, tu me la faisais toujours après une dispute. Il y avait tellement longtemps que je ne l’avais pas vue se dessiner sur ton visage. Il y a tellement longtemps que nous ne nous sommes pas réconciliés. Il n’y a pas d’arbitre pour juger la partie, pour trancher sur la fin d’une dispute et le début d’une autre. Il n’y a plus que nous, las de compter les points. Et ce petit bout d’homme qui prend peu à peu ma place. Tu lui offres tout ton amour et ne me laisses que le goût amer de la rancœur. Depuis qu’il sait parler, il te permet de sortir de ton silence monacal. J’envie vos longues conversations. A présent c’est à lui que tu as quelque chose à dire.

 

Depuis deux semaines, tu travailles comme secrétaire dans un cabinet d’avocat. Tu n’as jamais travaillé depuis que nous sommes mariés. Tu disais n’avoir besoin que de t’occuper de la maison, que toutes ces femmes qui travaillaient oubliaient quelle était leur tâche primordiale. Aujourd’hui, tu dis étouffer entre ces quatre murs. Ce n’est pourtant pas l’espace ni la lumière qui viennent à manquer chez nous. Tu dis que l’air est plus frais à l’extérieur. Mais les oiseaux que l’on met en cage peuvent-ils encore voler ? J’ai peur pour toi ma Clarisse. Le monde de l’extérieur est dangereux, il pourrait blesser ton petit corps si fragile.

Depuis deux mois tu travailles et tu n’as jamais été aussi rayonnante. Tu t’es fait de nouveaux amis, des personnes que je ne connais pas. Parfois, tu sors au cinéma. Tu as toujours détesté le cinéma. Tu disais qu’un bon film à la maison, blottie dans mes bras, était mille fois mieux. Dis-moi quelque chose Clarisse. J’ai si peur que dans l’obscurité de la salle un inconnu s’empare de toi et te serre dans ses bras. Qu’il brise ton petit corps. Tu es à moi Clarisse, à moi seul. Et je refuse de te partager.

 

Comme tous les soirs nous dînons en silence. Tom est déjà couché depuis longtemps. Seul le tintement de nos couverts rythme le repas. Entre une gorgée d’eau et le rôti d’agneau tu me lances au visage que tu veux me quitter. Je te regarde, abasourdi, ne comprenant pas le sens de tes propos. Me quitter ? Pour aller où ? Tu fronces les sourcils et me dit « Je veux divorcer. Je ne t’aime plus. » Ces mots se jettent à mon visage avec violence. Commet peux-tu vouloir partir ? Tu as tout pour toi ici. Et moi qui t’aime tant, que serait ma vie sans toi ? Tu n’as cure de mes supplications, tu me dis que t’es plus heureuse depuis longtemps, que tu te demandes même si tu l’as été un jour. Et tous ces sourires Clarisse ? Toutes ces nuits folles de notre jeunesse ? Tu ne cèdes pas. Tu dis que tu as envie de vivre ta vie. Je me refuse d’entendre un mot de plus. Je me lève d’un bond, accrochant la table et faisant valdinguer la vaisselle. Je me jette sur toi en hurlant que tu es à moi et je te frappe jusqu’à épuisement. Lorsque je me calme enfin, je regrette mon geste et te supplie de me pardonner. Ton corps est couvert d’hématomes. Tu es trop faible pour objecter quoi que ce soit. Tu es si belle ma Clarisse. Je te porte jusque dans le salon. Je suis toujours ton mari, tu ne pouvais espérer mieux. Et je continuer de t’aimer, même lorsque tu n’en as pas envie. Tu fermes les yeux et attends que je finisse. Que tout soit fini.

 

Tu aurais dû m’écouter Clarisse, ne pas chercher à t’enfuir de ta prison dorée. Nous avons prêté serment pour le meilleur et pour le pire. Jusqu’à ce que la mort nous sépare. C’est stupide de ta part de vouloir changer le cours des choses. Nous aurions pu donner une petite sœur à Tom ; nous aurions pu vieillir ensemble avec notre amour pour seul parapluie aux intempéries de la vie. N’essaie pas de tout gâcher.

Au petit matin, Tom nous trouve allongés sur le tapis du salon et me demande pourquoi maman est couverte de bleus. Je lui réponds que tu es tombée et qu’il faut que tu te reposes. Je l’habille et l’emmène à l’école. A mon retour tu es enfin réveillée. Des larmes coulent le long de tes joues. Tu ne diras rien à personne Clarisse. Cette crise que nous traversons nous rendra plus fort. Bientôt, tu te rendras compte de ton erreur.

 

Le jour vient de se lever et le soleil se glisse dans les interstices des stores pour éclairer la chambre. Tu dors encore. Tu dormais déjà quand je suis rentré hier soir. J’aime t’observer dans ton sommeil, tu es d’une beauté surprenante. Ta poitrine se soulève au rythme de ta respiration tranquille. Je ne peux m’empêcher de caresser ta joue du bout des doigts dans un soupir, tu te retournes, te laissant engloutir dans les remous de la couette. Je me colle tout contre toi, passe une de mes jambes au-dessus des tiennes et t’enlace d’un bras. Tu ne bouges pas. Tu ne me repousses plus.

Je suis de ceux qui aiment leur femme même lorsqu’elles n’en ont pas envie. Je suis de ceux qui regrettent d’avoir à abimer un corps si fragile. Je suis de ceux qui leur rappelle que seules elles ne sont rien ; et désormais tu n’as plus rien à dire, Clarisse.

Juillet 2008.

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