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Ombre et phare à paupières

" Le phare appelle à lui la tempête "

Malcom Lowry




La sensation de suffoquer. Ne plus pouvoir respirer. Les sens qui se brouillent. Le cœur qui palpite. Comme un astronaute sans son scaphandre. Prendre une grande inspiration. Survivre. Renaître. L’air marin qui pénétrait mes bronches pour la première fois de ma vie. Comme si mes poumons se déployaient vraiment depuis ma naissance.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, les yeux fermés, m’enivrant de cet air salé. Il faut dire, c’était quand même autre chose que les gaz d’échappement et les égouts de la ville. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Vous aussi vous êtes de la ville, j’en suis sûr. On a pas l’habitude de ce genre de pureté. Je crois bien que ce jour-là on revenait de chez la sœur de mon père, qui habite dans un coin de campagne perdu. C’était toujours une expédition lorsqu’on se rendait chez elle. On était malheureusement tombé en panne au milieu de nul part et pendant que mes parents étaient partis à la recherche d’un quelconque signe de civilisation, j’avais couru de l’autre côté de la route. On y entendait des bruits qui ne faisaient pas partie de mes repères. Ces sons, c’était ceux de la mer et de ses vagues. C’était vraiment quelque chose, pour le petit citadin que j’étais. Pour voir la mer de plus près, j’ai dû marcher dans le sable. J’en avais plein les chaussures, ça s’infiltrait de tous les côtés. Sensation désagréable. Puis je me suis assis sur un rocher et j’ai compris ce que le mot paradis voulait dire. Mes pieds ensablés n’étaient plus un problème face à ça.

 

Quand j’ai rouvert les yeux, je me suis aperçu que se dressait face à moi un phare gigantesque. Monumental. A cette heure de la journée, il ne servait pas à grand chose. On était au beau milieu de l’après-midi. A l’école, on nous avait appris que les côtes regorgeaient de phares pour guider les bateaux et les empêcher de s’écraser contre les récifs, et que ces bâtiments étaient employés depuis des siècles et des siècles. Celui-ci était magnifique. Immense. Entièrement en pierre. Blanches. Certainement très anciennes. Il était entouré d’un mur de pierre qui le protégeait des vagues. Celles-ci s’écrasaient farouchement contre la palissade. Elles venaient lécher les pierres, avides de ronger un peu plus le mortier chaque jour. Je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi magnifique. D’aussi noble. Il semblait attendre patiemment que le soleil disparaisse derrière la mer pour accomplir sa noble tâche.

 

Atmosphère irrespirable, écrasée sous le poids de la fumée des cigarettes. Il marqua une pause pour déglutir. Sa bouche s’était asséchée pendant son récit et gardait un arrière-goût âpre des cacahuètes qui accompagnaient sa consommation. Il but une gorgée de sa bière, sans prêter attention à l’excitation palpable de l’homme qui se trouvait en face de lui.

 

- Epatant ! Vous fournissez les détails avec une telle précision ! Même après tout ce temps ! s’exclama ce dernier.

- C’est drôle que vous me disiez ça, parce que je ne m’étais pas souvenu de ce jour avant aujourd’hui, comme quoi, votre photo là, elle est bien tombée !

 

Une photo de phare se tordait entre les doigts de l’homme. Il leva les yeux vers son interlocuteur.

 

- En tout cas, c’est quand même un sacré hasard ! Vous cherchez des gens qui sont allés à ce phare et vous tombez sur moi !

 

La quarantaine, les cheveux grisonnants, il lui lança un regard curieux. L’autre s’était assis à côté de lui au comptoir du bar. Un chercheur de souvenirs. Surtout excusez-moi pour le dérangement. Une photo à la main. Et ça vous rappelle quelque chose, on m’a dit que vous connaissiez cet endroit. Une espèce de phare en pierre rongé par la mer. Il avait pris la photo, prêt à la balancer en maugréant qu’il n’était jamais allé voir la mer de toute sa vie et qu’il fallait pas le déranger quand il buvait sa Chimay. Mais l’homme avait insisté. Cherchez bien, au fond de vous même. Il avait cherché. Pour finalement trouver. Et maintenant, il se demandait comment il avait pu oublier ça.

 

- Je tente ma chance comme je peux, j’échoue plus que je ne réussis vous savez. Vous êtes ma première réponse positive. Vous n’imaginez pas mon excitation ! Peu de gens d’ici le connaissent. Quand on vit en ville, le pavillon de la périphérie semble déjà être le bout du monde, alors vous imaginez bien qu’un phare au fin fond d’une lande n’attire guère les foules.

 

- Tu viens de la ville toi n’est-ce pas ?

 

J’ai sursauté tellement fort que j’ai failli tomber à l’eau. Je ne m’attendais pas à rencontrer quelqu’un dans cet endroit désert. Encore moins une fille. Ouais, une sacrée jolie fille d’ailleurs. Faut vous dire, des filles, j’en ai connu des beaucoup plus jolies. Des blondes, des brunes. Des grandes, des petites. De vraies beautés. Mais elle, elle avait un truc. Un truc à elle. Particulier.

 

- Allo ?? Vous parlez pas français en ville ? continua-t-elle en riant.

- Euh… si…

Je me suis raclé la gorge avant de poursuivre. Je ne voulais pas paraître intimidé devant elle.

- Si. Comment tu sais que je viens de la ville ?

- Parce qu’ici personne ne se promène avec un blouson et des chaussures fermées à cette époque de l’année. Il fait bien trop chaud ! Enlève-les, parce que tu as vraiment l’air ridicule là. En plus tu dois mourir de chaud. Ah là là, vous les gens de la ville, vous savez vraiment pas vous accorder avec les saisons !

 

Je ne savais pas quoi lui répondre. Elle avait raison. Je devais contraster avec le reste de l’environnement. Je remarquais qu’elle-même portait un short blanc en coton et une tunique bleue marine. Les couleurs des marins. On aurait dit une de ces filles qu’on voit sur les cartes postales.

 

- Et votre foutu bouquin, vous comptez le sortir quand ?

- Dès que j’aurai réuni le plus d’informations possibles. On n’invente pas un roman comme ça vous savez. Il faut cerner le profil des personnages.

- Et avec tout ce que je vous ai raconté là, vous allez me foutre dans votre histoire ?

- Je vous rassure, votre témoignage me permet surtout de m’imprégner du lieu, de l’ambiance… je veux que ce soit le plus réaliste possible !

- Moi, tant que vous me payez ma Chimay…

 

Il n’avait pas eu le temps de finir sa phrase que l’homme avait fait signe au barman de remettre la même chose dans le verre de son ami.

 

- En plus depuis que j’ai revu cette photo j’ai un tas de flashs qui me reviennent. Comme si tout ça s’était enfoui dans un coin de ma mémoire pendant des années. Au fait z’êtes un drôle vous, je sais même pas votre nom.

 

- Je m’appelle Zélia et toi ?

- Julien. Zélia, c’est pas très commun comme nom, dis-je en continuant de regarder mes pieds.

 

Je sentais qu’elle m’observait comme une bête curieuse et ça me mettait sacrément mal à l’aise. Elle ne répondit rien à ma remarque. En même temps elle n’avait pas tort. Elle n’avait pas à défendre son prénom, ce n’était même pas elle qui l’avait choisi. Quel genre de parent peut faire ça à son propre enfant ? Moi, je pense qu’il y a des prénoms qui devraient être interdits par un décret. Tous ces prénoms impossibles à porter, qui vous pourrissent l’enfance. Remarquez, moi je me plains pas, Julien c’est dans la norme.

 

- Ca te dirait de visiter le phare ? C’est mon grand-père qui en est le gardien.

- C’est gentil mais je vais pas tarder à partir, mes parents sont partis chercher un garagiste.

- Ca ne prendra que quelques minutes. A moins que tu n’aies peur du vide et que ce soit pour ça que tu te défiles… ! rétorqua-t-elle avec la vive intention de me provoquer.

- Et ton grand-père là, ça va pas le déranger que quelqu’un se pointe comme ça ?

 

Elle éclata de rire en envoyant sa tête en arrière. Elle avait peut être vu des actrices faire ça dans les films. Ca lui donnait un air d’Audrey Hepburn. Elle retira les cheveux qui étaient venus se coller sur sa bouche avant de me répondre.

 

- Tant qu’il fait jour, le phare n’est qu’un vieux solitaire qui accepte toute compagnie ! De toute façon tes parents en auront pour un moment !

 

- Cette fille m’intrigue vraiment ! Elle semble presque irréelle ! s’exclama l’écrivain.

- Et moi donc ! C’est pas tous les jours que j’ai pu me faire aborder comme ça. Je me demande vraiment comme j’ai pu oublier ça pendant autant de temps…

 

L’homme toussota en évitant le regard de Julien qui se voulait interrogateur.

 

- Dites Patrick. Vous voudriez pas m’emmener là-bas ?

- Comment ça ?

- Ca me ferait sacrément plaisir de revoir ce phare. Et puis avec un peu de chance, on verra la fille. J’aimerai bien savoir ce qu’elle est devenue. Le problème c’est que moi, je serais incapable d’y retourner. J’étais qu’un gosse à l’époque. J’ai aucune idée sur la route à prendre.

 

Julien continuait de fixer l’écrivain, les yeux remplis d’espoir et de supplication. Celui-ci sortit un billet de sa poche pour payer les consommations et referma son calepin. Sans un mot, il enfila son manteau et se coiffa d’un chapeau beige. Il se dirigea vers la sortie, sous les yeux hébétés de Julien. Il se retourna tandis qu’il poussait la porte du bar.

 

- Couvrez-vous bien surtout, il fait froid en bord de mer à cette époque.

 

Il faisait étouffant à l’intérieur du phare. En ce mois de juillet, les lourdes pierres n’étaient pas parvenues à octroyer un peu de fraîcheur aux lieux. Zélia lâcha ma main, qu’elle avait tenue pendant toute la montée, et s’élança vers la rambarde. Durant un instant, mon cœur se souleva, de peur qu’elle ne se fasse happer par le vide. Quelle sensation idiote. Et surtout ridicule en compagnie d’une fille qui semblait n’avoir peur de rien. Heureusement, elle me tournait le dos. D’ailleurs elle ne disait plus rien. Je me suis approché d’elle, pour comprendre quelle force était capable de lui intimer le silence. Mes yeux se retrouvèrent projetés sur un horizon magnifique. D’un seul coup, je compris comment un homme parvenait à vivre seul dans cette immense tour. La vue qu’il possédait n’avait aucun prix. Aucune femme, aucune somme d’argent n’aurait pu destituer la mer de son piédestal.

 

Ils claquèrent leurs portières en sortant de la voiture. Le vent soufflait fort et les contraint de relever un peu plus le col de leur veste. La période n’était pas vraiment propice à des retrouvailles d’enfance. Le soleil avait pris quelques congés derrière d’énormes nuages gris, qui se multipliaient, amenés par le vent maritime. Atmosphère de mélancolie. De rupture amoureuse. Je t’aime mais je te quitte. C’est mieux pour nous deux.

 

- C’est exactement comme dans mes souvenirs. Le phare, les rochers…

- Il aurait été fâcheux que vous ne reconnaissiez pas l’endroit après l’avoir clairement identifié sur la photo, remarqua le romancier avec une pointe d’humour.

 

Ils restèrent le regard fixé sur l’horizon, sans un mot.

 

Nous étions restés longtemps silencieux, à contempler la mer. J’aurais aimé que jamais ne s’arrête cet instant. J’étais envahi d’une plénitude intense. Comme si tout ce que j’avais pu vivre auparavant n’avait plus aucune importance. Juste le présent. Nous aurions pu basculer dans l’infini de la mer pour ne plus jamais retrouver le chemin de la réalité. A un moment, j’ai tenté d’approcher discrètement ma main de Zélia, mais elle se retira. C’était peut-être un mauvais hasard. A moins que. Je crus qu’elle allait me jeter un regard glacial en me disant de partir. Je m’en voulais d’avoir rompu le charme. Idiot. Au lieu de ça, elle me regarda, les yeux pleins de malice, et s’élança en courant vers l’escalier.

 

- Rattrape-moi si t’es un homme !

 

Ils firent une pause dans leur ascension. Julien pestait contre toutes les cigarettes qu’il avait pu fumer dans sa vie. Patrick attendait patiemment que son camarade ait repris son souffle. Ils étaient à la moitié du parcours. Bientôt vingt-cinq ans que ses pieds avaient foulé ces marches. Comment peut-on oublier toute une journée de sa vie ? Une journée aussi marquante que celle qu’il avait vécue. Les mystères de l’homme, de son psychisme. Bientôt, ils auraient vue sur l’infini. C’était peut-être la seule chose qui motivait Julien de poursuivre la montée, malgré les souffrances. La vue. Revoir cette vue enivrante. L’espoir de voir la fille. Sait-on jamais. Parfois, la vie nous accorde un peu d’espoir. Ils se remirent à gravir l’escalier, la main appuyée contre la paroi. Bientôt. La vue. La fille. Les marches restantes. L’enivrement. La fille. La vue. La mer. Encore quelques marches. La fille la vue le vent la mer les vagues les mouettes l’escalier la rambarde la fille les vagues sur les rochers le vent la vue. Le palier.

La fille.

 

Quand je réussis à la rattraper, elle était au bord de l’eau, face à la mer. Elle se retourna quand elle m’entendit arriver. Je devais être écarlate après cette course effrénée. Elle éclata de rire en envoyant sa tête en arrière, comme la première fois. Je ne saurais l’expliquer, mais lorsqu’elle faisait ça, j’avais de drôles de sensations dans mon ventre. C’était peut-être aussi le fait de savoir qu’elle se moquait de moi. Je me sentais ridicule. Je n’ai jamais vraiment apprécié le fait que l’on se moque de moi. Je suis bien trop fier pour ça. Puis son regard changea. Il s’emplit de douceur. Je crus même la voir rougir. Elle laissa glisser ses vêtements à ses pieds, m’accordant une vue sur sa parfaite chute de reins. Son maillot de bain était à rayures bleues et blanches. Vous allez me dire, pas étonnant pour une fille de marin. Elle restait silencieuse, tandis que je m’approchais d’elle. Je vins coller mon torse contre son dos, tout en humant l’odeur de l’iode qui embaumait ses cheveux. Mes mains glissèrent le long de ses courbes pour empoigner sa taille fine. Nous nous taisions toujours. Elle posa délicatement ses doigts sur les miens. J’attendais qu’elle décide. Qu’elle dise. Qu’elle fasse. Les yeux fermés, je me concentrais sur ses cheveux. Et je me retrouvai subitement à terre. Dans un grand éclat de rire, qui se mêlait à celui des mouettes, elle se jeta dans l’eau.

 

- Il faut toujours surveiller ses arrières ! Allez, viens te baigner !

 

Je me suis relevé, balayant de mes mains le sable qui s’était collé sur moi. Cette fille était vraiment paradoxale. Impossible à cerner. Insaisissable. Sans demander mon reste, je me suis jeté dans la première vague. Tout habillé.

 

La fille. Adossée à la rambarde, elle semblait attendre quelqu’un. Elle était plongée dans l’infini de la mer qui s’offrait sous ses yeux. Le ressac de la mer résonnait dans la pièce circulaire. Des boucles brunes retombaient sur ses épaules. La fille. Ou plutôt, la femme. Déterminer son âge simplement en l’observant de dos aurait été présomptueux de leur part. Mais elle semblait d’âge mûr. Ce n’était pas une adolescente. Ca ne l’était plus.

Patrick fit un pas vers l’avant. Le bruit de sa chaussure résonna contre les parois. Elle se retourna, sans avoir pourtant l’air d’être étonnée de leur présence. Comme si elle les attendait. Peut-être n’avait-elle fait que ça depuis vingt-cinq ans. Attendre qu’il revienne.

 

Le soleil chauffait le sable et mes habits que je tentais de faire sécher. Nous nous étions assis au bord de l’eau, le corps encore trop plein de l’adrénaline de notre baignade improvisée. Zélia prit subitement ma main, en enlaçant mes doigts avec les siens. Elle avait de longs doigts fins. Des mains de pianiste, aurait dit ma mère. Des mains destinées à faire de grandes choses. Les miennes étaient plus trapues. Mes ongles petits et carrés contrastaient avec les siens. On aurait presque pu croire que c’était elle, la fille de la ville, et moi, le campagnard douteux et analphabète. Je crois bien que de nos jours, les clichés sont erronés sur toute la ligne. J’aurais pu rester comme ça pour toujours. Sa main chaude dans la mienne. De nos peaux se dégageait un effluve salé.

 

- Qu’est-ce que tu veux faire comme métier plus tard ? me demanda-t-elle d’une voix presque entièrement couverte par le bruit des vagues.

- Je ne sais pas encore. Ma mère dit que je ne suis pas fait pour les grands métiers. Que je serai un artisan. Je ne suis pas assez vif d’esprit pour être un intellectuel selon elle.

- Tu ne m’as pas non plus l’air d’être un légume aux capacités limitées. Ta mère me semble être un peu dure avec toi, non ? De toute façon, c’est bien à toi de décider de ton avenir. Quand tu seras grand, c’est pas elle qui profitera de ton métier. C’est toi et la famille que tu auras fondée.

 

Je ne répondis rien et souris. Je connaissais cette fille depuis moins de deux heures, et elle était la personne qui avait le plus confiance en moi. Si cela n’avait pas été dramatique, la situation aurait carrément pu être risible. Elle croyait en moi. Pour elle, je pourrais devenir architecte, ou encore écrivain. J’étais un être sensible et attachant. Peut-être même que je finirais ingénieur. J’éclatai de rire alors qu’elle m’énumérait une liste de métiers, plus prestigieux les uns que les autres. J’étais persuadé que je ne serais jamais un de ces hommes qu’elle imaginait pour moi. Mais la voir aussi convaincue était touchant. Attachant. Sans vraiment savoir comment ni pourquoi, ma bouche se retrouva sur la sienne, nos langues s’entremêlèrent, et plus rien n’exista autour de nous.

 

- Bonjour ? Que voulez-vous ?

 

Sa voix n’était ni apeurée, ni autoritaire. Une simple invitation à la discussion. Patrick se retourna vers Julien, qui était restait sur le pas de la porte. Il avait les yeux rivés sur la femme qui se tenait devant eux et semblait incapable de prononcer ne serait-ce qu’une phrase sensée.

 

- A vrai dire, mon ami et moi-même sommes venus vous voir, répondit l’écrivain en désignant de la main son acolyte.

- Me voir ? A quel sujet ? Il s’est passé quelque chose de grave ?

 

Julien restait sans voix, contemplant les changements d’expression de leur interlocutrice. Ses yeux venaient de prendre un air inquiet, tandis que sa bouche s’arrondissait sous le poids des questions qui affluaient dans sa tête. Pourquoi étaient-ils là ? Il sortit de l’ombre et s’approcha d’elle pour mettre fin à ses craintes.

 

- Ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas venus vous annoncer une mauvaise nouvelle. En fait, nous cherchons la petite fille de l’homme qui gardait ce phare, il y a vingt-cinq ans de ça.

- C’est moi-même. Si ce n’est pas pour m’annoncer une mauvaise nouvelle, pourquoi me cherchez-vous ?

 

Elle. La fille. La femme. Sous ses yeux. A bien y repenser, il n’y avait aucun doute. Les mêmes cheveux, le même sourire. L’envie de l’étreindre de toutes ses forces. D’embrasser ses lèvres. Comment lui dire sans brusquer les choses. Et si elle ne se souvenait pas. Et si elle le trouvait ridicule de revenir ici après tant d’années. Et si.

 

- La mer est ma meilleure amie.

 

Sa tête posée sur mon épaule, mes bras enlaçant tout son être, elle ne cessait de contempler cette étendue d’eau.

 

- La mer est ma meilleure amie, répéta-elle. Mais c’est aussi ma pire ennemie. Tous les matins, elle emporte les marins. Elle est plus forte qu’eux, et elle le sait. Il n’a suffi que d’une seule fois pour qu’elle garde mon père avec elle. Je lui en veux terriblement et pourtant je ne peux pas me passer d’elle.

- Je suis désolé pour ton père… murmurai-je, un peu mal à l’aise.

- Il ne faut pas. C’était un homme qui mesurait les risques de son travail. Où qu’il soit, je l’envie, parce qu’il est pour toujours en compagnie de sa meilleure amie, sa maîtresse, son gagne-pain. 

 

Zélia prit une inspiration avant de poursuivre son histoire. Je m’étais attendu à ce que sa voix tremble, ou bien à ce qu’elle fonde en larmes dans mes bras. Au lieu de ça, elle semblait très sereine. Posée. Sans rancœur auprès de la fatalité de la vie.

 

- Mon grand-père veillait sur lui lorsqu’il partait pour plusieurs jours. Du haut de son phare, il attendait son retour. Il le guidait dans la nuit. Être là-haut lui donnait l’impression d’être toujours avec mon père. Pourtant, il n’aura suffi que d’une fois…

 

Je ne savais pas vraiment quoi répondre. Zélia semblait s’être égarée dans un monologue qui n’attendait aucune réponse. Je la laissai poursuivre, tout en caressant ses cheveux du bout des doigts.

 

- Plus tard, je prendrai la place de mon grand-père. Je serai gardienne de ce phare et je guiderai les bateaux vers la côte.

 

- Je m’appelle Julien. Nous nous sommes rencontrés il y a vingt-cinq ans. Ici même. Mes parents étaient tombés en panne sur la route de derrière et j’étais venu au bord de la mer en attendant qu’ils trouvent un garagiste.

 

La femme fronça les sourcils, comme si elle invoquait ses souvenirs afin de lui donner une réponse positive.

 

- Je ne m’en souviens pas.

 

Un choc au cœur. Il ne s’était pas réellement préparé au fait qu’elle ne se souvienne pas de lui. Comment aurait-elle pu ne pas se souvenir ? C’était impossible. Inimaginable.

 

- Je ne me souviens pas de vous, répéta-elle.

 

Soudain, ce fut comme si le phare tout entier avait basculé dans la mer. Julien ne parvenait plus à discerner le haut du bas, les murs de pierre se resserraient autour de lui. Chaud. Froid. La sensation de suffoquer. Ne plus pouvoir respirer. Les sens qui se brouillent. Le cœur qui palpite. Comme un astronaute sans son scaphandre. Prendre une grande inspiration. Survivre. Et rien ne passe. Toujours les lumières qui dansent devant les yeux. Toujours cette impression de basculer de l’autre côté de la rambarde. Happé par le vide. Respirer. Du moins essayer.

 

- Mais vous êtes gardienne de ce phare non ? La fille que j’ai rencontrée allait succéder à son grand-père.

- C’est le cas. Mais je ne me rappelle pas de vous pour autant. Vous devez confondre. Vous savez, c’est assez courant que le gardiennage du phare soit une histoire de famille dans les petits patelins comme le nôtre. Si j’avais rencontré un Julien il y a vingt-cinq ans, je m’en souviendrai, parce qu’alors ce serait bien le seul homme que j’aurais connu !

 

Elle ne put s’empêcher d’éclater de rire en envoyant sa tête en arrière. Audrey Hepburn et toute sa clique. Ses boucles dansaient sur ses épaules.

 

- Vous vous appelez bien Zélia non ? Si c’est le cas, comment pourrais-je vous confondre ? s’écria Julien, que l’émotion commençait à emporter.

- Je suis désolée, mais je m’appelle Pauline. Zélia, ça ne peut pas être un prénom. C’est trop… bizarre. Ca m’évoque plutôt un nom de bateau. La fille qui vous a raconté ça s’est moquée de vous, ça c’est sûr.

 

Julien. Julien. JULIEN. Le vent nous rapportait des paroles qui venaient de l’autre côté de la route. On m’appelait. Mes parents devaient être de retour. Nous allions devoir nous séparer. Je resserrai mon étreinte. Zélia. Je n’aime pas les adieux. Je n’aime pas le moment où l’on est censé se dire à la prochaine, surtout porte-toi bien. Parce que s’ensuit la tristesse et le manque de l’autre. Les heures interminables à se demander comment survivre sans l’autre.

Et pour finir, le retour au quotidien. Les promesses de penser à l’autre qui s’estompent au fil des jours. L’oubli.

Elle s’était déjà réfugiée dans le phare quand mes parents atteignirent le rivage. Peut-être qu’elle non plus n’aimait pas les adieux. Peut-être qu’elle était triste et ne voulait pas me le montrer. Toujours est-il que j’ai suivi mes parents, la tête tournée vers le phare, en espérant la voir. N’ayant que faire des « Dépêche-toi, si tu regardais devant toi tu avancerais plus vite ! » Je suis monté dans la dépanneuse. Le vent se levait.

 

Patrick s’appuya contre le mur du phare, en attendant que Julien ait fini de descendre l’escalier. Il sortit de sa serviette une pochette cartonnée. Elle contenait une liasse de feuilles, dactylographiées et manuscrites. Sur l’entête de l’une d’elle était noté le nom de Julien. Il y nota quelques mots, mais rabattit vivement la pochette lorsque Julien apparut enfin dans l’encadrement de la porte.

 

- Je ne comprends pas. Non, je ne comprends pas.

- Parfois, il n’est pas toujours bon de retourner à la rencontre de ses souvenirs. Les garder au chaud dans notre mémoire procure plus de bonheur.

- Je ne comprends pas. Je ne comprends pas… Elle était là sous MES YEUX ! Je l’ai EMBRASSÉE ! Je ne comprends, oh non, je ne comprends pas…

 

D’une accolade, Patrick tenta tant bien que mal de dissoudre la peine du pauvre bougre qui se tenait à ses côtés. Il ne pensait pas que ça serait aussi dur que ça. Que traquer les souvenirs des autres serait aussi émouvant. Il en venait presque à regretter sa démarche. Lui dire la vérité aurait peut-être atténué la douleur. Mais cela risquait également de le mettre dans tous ses états. Alors qu’il était déjà au plus bas. Il ne savait pas. Ne dirait rien. Non. Un souvenir prendrait la place de celui-ci. La peine n’aurait plus lieu d’être. Le temps avale les souvenirs.

 

- Allez, venez mon vieux, je vais vous ramener chez vous. C’est pas un temps à rester dehors…

 

Il s’élança d’un pas assuré vers sa voiture, en remontant le col de sa veste. Décidément, il ne faisait pas chaud du tout pour une promenade en bord de mer. Une feuille s’échappa de sa chemise et virevolta jusqu’au sol. Patrick ne parut pas s’en rendre compte. Il continuait de se diriger vers la voiture. Intrigué, Julien s’accroupit pour la ramasser. Il rattrapa son ami pour lui rendre, sans même y jeter un œil.


Thèse de psychologie de : Mr Patrick Giuliot.

 

Objet de la thèse : la reconstruction des souvenirs

 

Sujet : une population de trente personnes de plus de vingt ans.

 

Il s’agit de montrer qu’une partie des souvenirs n’est que construction mentale de l’homme. Le but de l’étude est de montrer une photo d’un lieu inconnu à une personne en lui suggérant d’y avoir déjà été pendant son enfance et d’observer sa réaction. Certains affirmeront que c’est faux. Certains ne se souviendront pas mais croiront l’affirmation sur parole, plaidant l’amnésie de la jeunesse. Certains se souviendront parfaitement et seront capables de donner des détails précis. Des études montrent que plus de 30% des personnes se construisent inconsciemment un faux souvenir, en s’alimentant de ce qu’ils voient sur la photo, de ce qu’ils ont pu entendre les jours précédents, en s’inspirant de leur passé. Le souvenir se construit au fur et à mesure, mais un court-circuit dans le cerveau convainc l’esprit de l’antériorité de la scène.

 

Dans une étude publiée en 1995, les psychologues Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell ont montré que la mémoire était quelque chose de très vulnérable et de très malléable ; la preuve ? Il était assez facile de créer des souvenirs chez le commun des mortels.

Pour en arriver à ces conclusions, les deux psychologues avaient construit un mode opératoire assez simple : « Chaque participant de l’étude lisait quatre récits rédigés par un membre de sa famille. Ces textes décrivaient des événements présentés comme étant des expériences vécues alors qu’il était âgé de 5 ou 6 ans. L’un des récits, totalement faux, racontait une aventure angoissante au cours de laquelle il s’était perdu, enfant, dans un centre commercial. Recueilli par une vieille dame, il fut ensuite ramené à ses parents. » (Publication du CNRS) Les résultats de l’enquête furent étonnants, en effet 25 % des participants se sont souvenus à tort, et avec plus ou moins de détails, s’être perdus dans le centre commercial. Dans une deuxième expérience menée quelque temps plus tard, Elizabeth Loftus et Jacqueline Pickrell, se sont aussi « amusées » à recréer le faux souvenir d’une visite à Disneyland à partir d’une fausse publicité où l’on voyait le personnage de Bugs Bunny (qui ne fait pas partie de l’univers Disney). Les conclusions de l’enquête ont montré que près de 30 % des personnes qui ont été exposées à la fausse publicité (avec Bugs Bunny) déclaraient se souvenir d’avoir rencontré Bugs Bunny lors de leur visite à Disneyland.

 

Ils montèrent dans la voiture et s’éloignèrent pour rejoindre la ville. Le vent soufflait de plus en plus fort. Atmosphère de mélancolie. De rupture amoureuse. Je t’aime mais je te quitte. C’est mieux pour nous deux.

 

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